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Entretien avec un historien français:”l’occupation du Karabakh fait partie de la politique russe”

23.05.2014 | 16:01

1400845283_1400838100_franisiz-tarixcisiL’historien français, Maxime Gauin, a donné une interview au sein du revue électronique Karabakhinfo.com. Monsieur Gauin a obtenu le diplôme de master en histoire contemporaine à Paris-I-Sorbonne. Actuellement, il habite à Ankara. Ainsi, il est également chercheur à l’ Avrasya İncelemeleri Merkezi (AVIM). En outre, Monsieur Gauin est doctorant, toujours en histoire contemporaine, à la METU (Université technique du Moyen-Orient).

Monsieur Gauin, parlez-nous de vos àctivités.
Arrivé en Turquie en 2011, j’ai d’abord été chercheur à l’ Uluslararası Stratejik Araştırmalar Kurumu (USAK) ; je le suis désormais à l’ Avrasya İncelemeleri Merkezi (AVIM). Je suis également doctorant, toujours en histoire contemporaine, à la METU.

Je suis de ceux qui considèrent que la liberté de recherche historique passe aussi par la défense de l’historien contre l’injure et la diffamation : j’ai porté plainte en mai 2008 pour injure publique contre Movsès Nissanian, membre de la Fédération révolutionnaire arménienne, conseiller municipal de Villeurbanne (la principale ville de la banlieue lyonnaise), et j’ai gagné le procès le 27 avril 2010 ; le 11 février dernier, j’ai de nouveau porté plainte, pour diffamation, cette fois contre Jean-Marc « Ara » Toranian, coprésident du Conseil de coordination des associations arméniennes de France, et deux utilisateurs de son site armenews.com.

Vous vous êtes intéressé à l’histoire azerbaïdjanaise. Quelle image avez-vous de l’Azerbaïdjan ? »]
Je ne prétendrai pas l’avoir approchée d’une façon très originale, en tout cas au début. Outre des connaissances superficielles que j’avais déjà vers 13-14 ans, c’est surtout mon travail sur la question arménienne qui m’a conduit à lire sur l’histoire azerbaïdjanaise ; l’Azerbaïdjan, je l’ai abordé par l’ouest (Turquie, Arménie) et par le nord (Russie). Cela dit, l’histoire de ce pays est largement assez riche pour, une fois qu’on la connaît, justifier un intérêt propre.

Quelle image ? Un pays pionnier dans le monde turcique et musulman pour la modernisation, démocratie, droits des femmes, avec l’expérience très intéressante de la République, hélas éphémère, de 1918-1920. Aujourd’hui, un allié stratégique pour l’Union européenne, l’OTAN, Israël, qui reçoit encore trop peu d’attention en France, de la part des médias et de la majorité des élus. Quand je vois l’obsession de certains pour le conflit israélo-arabe et le silence de la plupart des mêmes pour l’occupation de l’Azerbaïdjan occidental, je pense que cela traduit une vision du monde particulièrement discutable, tant du point de vue moral que du point de vue des intérêts mêmes de la France, de l’UE, de l’OTAN.

Qu’est ce que vous pouvez dire à propos des massacres commis au Haut-Karabakh par les arméniens ?
Quand on travaille sur la question arménienne, on est forcément confronté à ce sujet, ce qui amène — ou du moins, devrait amener — à se documenter là-dessus. La question du Karabakh, c’est fondamentalement une conséquence de la politique russe. Vers 1800, il existe évidemment, et depuis longtemps, des Arméniens, mais pas d’Arménie. C’est la politique russe, plus précisément l’encouragement à l’immigration arménienne, expulsions, puis massacres d’Azéris, qui a créé un territoire à majorité arménienne autour d’Erevan, ce qui a donné des idées à certains Arméniens, dans l’Empire ottoman, certes, mais aussi au Karabakh. Encore au recensement russe de 1897, la majorité des habitants du Haut-Karabakh étaient des Azéris. Cette situation a commencé à changer durant les affrontements interethniques de 1905 (qui, selon certaines sources, y compris d’ailleurs certaines sources nationalistes arméniennes, comme le dirigeant ramkavar Kapriel Serope Papazian) ont été provoqués par des agents tzaristes. Cependant, c’est surtout durant la période 1918-1920 qu’une majorité arménienne s’est constituée au Haut-Karabakh, par la purification ethnique. Cela s’inscrivait dans un cadre plus général, celui d’une politique expansionniste coupée de tout rapport avec la réalité, et utilisant les formes les plus extrêmes de violence pour changer le rapport démographique. J’ai trouvé des documents, tant aux archives françaises qu’aux archives américaines, parfaitement explicites, qui confirment et précisent ce qu’autres historiens ont écrit avant moi.

Le conflit actuel, qui a commencé vers 1987 et qui a pris la forme d’une guerre entre 1992 et 1994, n’est pas compréhensible sans la politique russe. Même si ceux qui, côté arménien, ont participé à ce conflit rêvent souvent d’une Arménien « wilsonienne » (les frontières prévues, contre toute réalité démographique, politique et même militaire, par le président américain W. Wilson en 1920), leurs objectifs étaient plus limités que ceux de leurs prédécesseurs : ils voulaient s’emparer du Haut-Karabakh et des cantons avoisinants. Or, cela correspondait exactement à la politique russe, consistant à créer (ou raviver) une série de conflits ethniques pour justifier une continuation de la présence militaire russes dans d’anciennes parties de l’ex-URSS, notamment le Caucase méridional. Encore aujourd’hui, avec un Vladimir Poutine ouvertement nostalgique de Staline et des derniers Romanov, cette politique se poursuit. Voyez l’Ukraine, mais aussi la Géorgie, et, d’une autre manière, la Transnistrie.

Et oui, bien entendu, je sais que l’agression subie par l’Azerbaïdjan à partir de 1992 s’est soldée par des massacres, à Khodjaly par exemple. J’éviterais par contre de dire « les Arméniens » ; les auteurs appartiennent une tendance politique bien définie. Cela étant, j’ai l’impression que l’opposition déclarée à la politique de purification ethnique a beaucoup décliné en Arménie, par rapport à ce qu’elle était en 1918-1920. Durant les massacres à Bakou, en 1918, des Arméniens d’Iran résidant dans cette ville ont caché leurs voisins azéris ; en 1920, bien que l’Arménie fût, de l’aveu même de ceux qui la gouvernaient alors, une dictature, le Parti social-révolutionnaire arménien (à ne surtout pas confondre avec la Fédération révolutionnaire arménienne, FRA) a protesté contre les expulsions et massacres perpétrés par les forces gouvernementales et leurs partisans ; une partie des paysans arméniens du Zanguevour ont essayé, en vain, d’empêcher l’entreprise d’anéantissement de la présence azérie par les unités dachnaks. Existe-t-il une opposition comparable à l’occupation actuelle de l’Azerbaïdjan occidental, une protestation face aux massacres de Khodjaly et d’ailleurs ? Je n’ai absolument rien lu de tel. Si quelqu’un peut me détromper, j’en serai ravi.

Est-ce que vous avez des recherches concernant la relation turco-arménienne-azerbaïdjanaises? Parlez-nous de vos recherches les plus connues.
Mes recherches de thèse portent sur les relations entre la République française et les comités arméniens de l’armistice de Moudros (1918) au traité de Lausanne (1923). En 2012, j’ai présenté, à l’université d’Erzurum une synthèse (en français) de l’état de mes recherches à ce moment-là ; vous trouverez ce texte en ligne, avec l’autorisation de l’université : https://www.academia.edu/6906093/Logiques_dune_rupture_les_relations_entre_

la_Republique_francaise_et_les_comites_armeniens_de_larmistice_de_Moudros_au_traite_de_Lausanne Je m’étais particulièrement attaché, dans cette communication, à montrer que la République française n’a pas trahi les Arméniens, mais qu’au contraire, elle a été trahie par ceux qui prétendaient parler en leur nom (Ramkavar, Hintchak, FRA), et qui ont payé cher leur duplicité. Toujours en 2012, j’ai publié un article prolongeant ma contribution au colloque d’Erzurum : https://www.academia.edu/6848071/HOW_TO_CREATE_A_

PROBLEM_OF_REFUGEES_THE_EVACUATION_OF_

CILICIA_BY_FRANCE_AND_THE_FLOW_OF_

ARMENIAN_CIVILIANS et j’ai coécrit un autre article, cette fois centré sur la Première Guerre mondiale et les aspects juridiques des accusations formulées par les nationalistes arméniens : http://www.ejil.org/pdfs/23/3/2308.pdf

S’agissant de ce qui vous intéresse le plus, l’approche chronologique de ma recherche de thèse (plutôt que limitée à un seul espace, Empire ottoman ou Caucase) m’a permis de découvrir l’analyse du Service de renseignements de la Marine française en Turquie : au printemps et à l’été 1920, « un triple mouvement d’étranglement » a été tenté contre la Turquie kémaliste, à l’est par la République d’Arménie, au sud par les attaques contre la population civile turque par des Arméniens, à l’ouest par une offensive de l’armée (Rapport hebdomadaire, 4 juillet 1920, Service historique de la défense, Vincennes, carton 7 N 3211). S’agissant du sud, les sources françaises sont très claires sur les assassinats, massacres et pillages dans la région d’Adana, alors sous occupation française ; j’ai même trouvé les ordres du colonel Brémond, alors administrateur de la Cilicie, pour des exécutions systématiques et sans jugement (vous avez bien lu), en juillet et août 1920. Or, le printemps et l’été 1920, vous le savez comme moi, c’est aussi la phase la plus radicale de la purification ethnique contre les Azéris en Arménie même. Sur ce sujet, je suis sans doute le premier qui ait utilisé les rapports du haut-commissaire Français au Caucase, Damien de Martel, en particulier celui du 20 juillet 1920. http://fr.scribd.com/doc/201815861/french-high-commissioner-report-from-1920-on-the-massacre-of-azerbaijani-population-by-armenian-army

Je vais publier un certain nombre de choses dans les mois qui viennent, mais je préfère ne pas détailler, car l’expérience prouve que toute annonce prématurée entraîne des pressions de la part des fanatiques arméniens.

Et-ce que vous avez touché la question du Haut-Karabakh dans vos recherches ? Exprimez votre point de vue concernant la résolution de ce conflit..

Oui. J’ai déjà évoqué ce que j’ai trouvé aux archives à propos de ma période de prédilection. S’agissant de ce qui s’est passé depuis 1987, je ne prétendrai pas en savoir plus que Thomas de Waal ou Fazil Zeynalov par exemple, n’ayant pas, pour l’instant, travaillé aux sources primaires (mis à part, bien entendu, les rapports d’associations humanitaires que tout chercheur travaillant sur cette question connaît).

La résolution de ce conflit nécessite, à mon sens, une inflexion de la politique russe, et donc une prise de conscience réelle, complète, en Occident. La crise ukrainienne peut y aider, espérons-le, mais il faut aussi que les Turciques fassent un effort accru, concerté, notamment en France et en Allemagne. En outre, au Royaume-Uni et en Amérique du nord, il n’y a qu’à poursuivre, améliorer et systématiser ce qui est déjà commencé. La résolution du conflit nécessite aussi une grande fermeté sur les principes, tant de la part de Bakou que d’Ankara. L’Azerbaïdjan et la Turquie sont des pays prospères, ce qui n’est le cas ni de la Russie, ni, à plus forte raison, de l’Arménie. Aussi douloureuse que soit l’occupation de 20 % de son territoire, elle n’a pas empêché l’Azerbaïdjan de connaître un boom économique depuis plus de dix ans, ni d’investir pour diversifier son économie, alors que l’Arménie s’enfonce dans la misère et que la Russie est incapable de sortir de la dépendance aux hydrocarbures.

Une fois que la raison l’aura emporté à Moscou et à Erevan, pourrait se dessiner une solution en deux grandes étapes : d’abord, l’évacuation progressive, par les troupes d’occupation arméniennes, de la plupart des communes qui étaient à majorité azérie jusqu’à l’agression de 1992, ce qui sera le moins difficile à obtenir ; ensuite, et ce sera forcément le plus dur, un règlement pour le Haut-Karabakh proprement dit, règlement qui ne remette pas en cause le principe de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan.

J’ai appris, en étudiant l’histoire, que les Russes, en général, savent ce qu’ils veulent, et M. Poutine n’est sûrement pas une exception à cette règle ; si l’Occident est ferme, il peut faire plier la Russie, mais encore faut-il que lui aussi sache ce qu’il veule — il l’a su à Berlin en 1948-1949, et trente ans plus tard lors de la crise des euromissiles, mais il ne le sait pas assez au Caucase aujourd’hui.

Comment faut-il lutter contre la propagande et le mouvement arménien en Europe?
C’est le dernier point sur lequel je voudrai insister, ce sont les procès, tout particulièrement en Europe occidentale. Des Azéris ont attaqué l’Arménie devant la Cour européenne des droits de l’homme, et c’est très bien. Mais il y a d’autres occasions. La violence verbale — et à plus forte raison physique — des extrémistes arméniens devrait être systématiquement poursuivie en justice. J’ai évoqué, au début, le procès que j’ai gagné, et la nouvelle procédure que j’ai engagée. Mais il faudrait parler aussi du procès en diffamation gagné par Sirma Oran-Marz contre Laurent Leylekian, ancien directeur général (2001-2009) de la Fédération euro-arménienne pour la justice et la démocratie, du procès pour menaces de mort gagné le 30 avril dernier par Emine Çetin (organisatrice de la manifestation contre la proposition de loi Boyer, ce texte liberticide, censuré par le Conseil constitutionnel) ou encore de la plainte pour violences volontaires déposée par Mirvari Fataliyeva (directrice de la Maison de l’Azerbaïdjan) et Vugar Hüseynov contre des membres de la FRA. Tout cela doit servir d’exemple à d’autres, d’abord pour défendre la dignité, l’honneur des victimes, évidemment, mais aussi parce que les procédures judiciaires affaiblissent les extrémistes arméniens, financièrement et politiquement ; elles donnent des preuves irrécusables sur leur véritable nature, celle de dangereux fanatiques, ce qui permet d’instruire des élus d’Europe occidentale encore trop souvent ignorants de certaines réalités, trop naïfs aussi. Et nous retrouvons ce que je vous disais plus haut sur la politique occidentale vis-à-vis du Haut-Karabakh. Tout est lié.

 

Farid Aliyev
“KarabakhİNFO.com”

 

23.05.2014 16:01

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